Anne Gavarni « Un symbolisme écologique et évolutionniste avant l’heure »

Quatre œuvres « d’un autre monde » d’Anne Gavarni (1922-2014), collection personnelle

Anne Gavarni, contrairement à ses aïeux masculins de renom, est passée quasiment inaperçue dans le paysage artistique français d’après guerre. Hormis quelques travaux de dessins surréalistes ou de nature pour la luxueuse marque Hermès en collaboration avec Françoise de la Perrière jusqu’en 2006, 31 cartons (animaux légumes, fleurs, oiseaux ou champignons), aucune des ses œuvres personnelles n’a attiré l’attention des collectionneurs de son vivant.

Dernière héritière artistique de la lignée Gavarni, telle une enfant habitée par un panache sincère et insouciant, c’est toute l’espérance en la vie et les réflexions profondes sur son temps et l’avenir de l’Humanité qu’exprime cette série de tableaux intitulée « Architecture des autres mondes » où nature, naïveté, surréalisme, science fiction, symbolisme, cubisme, écologisme, évolutionnisme et transformisme se mélangent en un désir de vie meilleure voir infini.

« La solitude sans étoiles » 1962″

En guise de forme d’impuissance anthropique face aux forces de l’univers  ce « solitude sans étoiles » est une symbolique où, au fixisme des villes humaines, répond une autre forme de fixisme « naturel ». Perchée au milieu de ces montagnes abruptes et imposantes sans vie et sans « âmes » surgit une imperceptible et improbable « ville château » élancée vers le ciel telle une allégorie de l’impossible face aux éléments. La voix (e) de l’Humanité s’y exprime alors comme un écho à l’univers froid et primitif ambiant ; mais aussi à une solitude profonde de l’artiste. L’humain serait-il tout autant cloué au sol que ce qui terrasse l’artiste esseulée, questionne en somme cette œuvre massive empreinte de gravité newtonienne ? Sa série des « autobus pour l’univers » amorcera une tentative de réponse tonitruante dans laquelle la ville deviendra à la fois le refuge et le moteur d’une humanité dévoreuse d’air et d’espaces.

 « Fleur de béton » 1964

Anne Gavarni ne juge jamais, tout en symboles, elle essaye de montrer et de comprendre ce qu’est l’Homme, ce qu’il fait et son désir de vie et de transformation. Elle interroge pour le présent et l’avenir.

Dans ce « Fleur de béton » au titre sans équivoque faisant écho aux fleurs du mal de Charles Baudelaire,  l’artiste, témoin et marquée par les transformations brutales du monde par la main des hommes, peint sans détour et de manière sévère, une humanité dépourvue de végétaux et a priori dépourvue de vie. La double symbolique y est très forte. Les végétaux ont disparus, mais ils restent encore présents sous une dernière forme : la forme humaine grâce à l’esprit humain et son « génie » à la fois créateur et destructeur. C’est ainsi toute la symbolique du transformisme qui s’exprime dans cette œuvre terrible. Les humains ont abattus toutes les arbres, il n’en reste plus qu’un seul : il est géant, humain et fait de béton.

Le béton : le paradoxe de la vie pour Anne Gavarni. Ce symbole du fixisme et de la « modernité » d’une démographie galopante, est un arbre gargantuesque inerte et esseulé, au pied duquel, d’innombrables immeubles et tours impersonnelles délivrent une résonance réaliste de l’ère anthropocène dans laquelle l’Humanité s’est engouffrée sans retour possible en arrière .

« Autobus pour l’univers » 1964

La série des « autobus pour l’univers » de 1964  est typique de son imagination débordante empreinte d’un désir de monde meilleur où se mêlent à la fois une vision de vie en mouvement et de fixation urbaine. Ici, un optimisme et une mélancolie se confondent derrière un surréalisme évolutionniste avant-gardiste dans lequel la couleur verte  dominante des plantes disparues n’est employée qu’aux seules nuances vertes aquatique et atmosphérique ambiante où règne en roi « l’homme-béton ».

Les autobus pour l’univers, dont elle tire inspiration à la fois dans la littérature moderne ou le cinéma comme le meilleur des mondes d’Aldous Huxley ou 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, sont des engins « d’un autre monde », comme elle le décrit elle même.  A la fois futuristes et moyenâgeux, ces vaisseaux hybrides en forme de « seringue de vie », constitués de villes en forme d’arbres de ciment, dont la partie céphalique ou de pilotage, mi phallus, mi tour babylonienne, illustreraient le principe de transmission du gêne de vie ultime, celui de « l’esprias anthropique sublime ».

L’un des autobus pour l’espace, dont Paris et l’île St Louis, l’ont inspiré, est cette seringue spatiale dans laquelle le « vaisseau ville » est entrecoupé de canaux (la Seine) convergeant tous vers la « tour de pilotage », sur lesquels vogues des bateaux, comme autant de souvenirs d’harmonie perdus et symbolisant la semence de vie masculine.

Anne Gavarni n’a jamais eu d’enfant mais son témoignage pour la Vie et le désir d’éternité reste grandiose et complètement surréaliste. Le temps de la réflexion sur l’action et l’avenir de l’Homme déployé sur ses toiles était en contradiction avec son temps où tout n’était que construction effervescente  et modernisme fulgurant.

Elran Valceka

Copyright France 2020

« Autobus pour l’univers » 1964

« En juin 1964, elle présentera sous son nom, Anne Gavarni, une nouvelle exposition sous le titre « Architecture des autres mondes », « Aux trois magots » 60, avenue de la Bourdonnais à Paris 7ème. Il n’y aura pratiquement rien dans la presse spécialisée ». Jacques Chénais 2015

 

Biographie complète de Jacques Chénais :

De Paul Gavarni à Anne Gavarni : 200 ans de vie artistique…
Anne Gavarni, de son vrai nom d’état civil, Anne Marie Suzanne Chevallier-Gavarni, a une ascendance prestigieuse.
Elle est l’arrière-petite-fille de Hippolyte Sulpice Guillaume Chevalier (avec un seul l) dit Paul Gavarni, le célèbre dessinateur, aquarelliste, lithographe et illustrateur sous Louis-Philippe et le Second Empire. Il était né à Paris le 13 janvier 1804 au n° 5 de la rue des Haudriettes. Il est mort à Paris le 24 novembre 1866 (à 62 ans). Il est enterré au cimetière d’Auteuil à Paris. A la fin de sa vie, après quelques déboires dont la destruction de sa maison-jardin, il s’était consacré totalement aux mathématiques.
Elle est la petite-fille de Pierre Gavarni. Paul Gavarni épousa en 1844, Jeanne Léonie Martin de Bonabry née en 1822, qui lui donna deux fils : Jean qui décédera à l’âge de 10 ans et Pierre né en 1846. Le couple vivait séparé : Pierre vivait avec sa mère, en province ; Jean, avec son père à Paris. Digne héritier de son dandy de père, Pierre Gavarni fut un peintre de voitures à cheval et de belles

amazones. Artiste complet, il fut dessinateur, lithographe, aquarelliste, peintre de genre, peintre animalier et de chevaux notamment, modeleur et sculpteur. Il mourut à Paris en 1932 (à 86 ans).
Elle est la fille de Jean Edouard Chevallier-Gavarni (Chevallier, avec deux l) qui nait le 24 septembre 1875 à Peyrilhac (Haute-Vienne) au château de Trachaussade, ancienne propriété de sa grand-mère, Jeanne de Bonabry. A l’âge de 23 ans, le 6 août 1898, il reçoit le Diplôme d’Ingénieur agronome. De nombreuses années plus tard, il s’installe avec son épouse, éprise de littérature, à Vence (Alpes-Maritimes), « Villa Gavarni », route de Saint-Paul, où il pratique la peinture et la sculpture. Un papier à en-tête le décrit comme artisan-céramiste, créateur d’art décoratif et appliqué. L’on a trace de sa présence à Vence de 1923 à 1961. Il est décédé à Vence le 1er février 1964 (à 89 ans).
Anne Chevallier-Gavarni est décédée chez elle, le 1er mai 2014. Elle

habitait depuis 1947, dans la maison de sa tante : 7, Villa Madrid à 92200 Neuilly-sur Seine. Elle était dirigeante depuis le 1er janvier 1990, d’une société spécialisée dans le secteur des activités créatives, artistiques et de spectacle, la Société Anne Chevallier-Gavarni.
Anne Marie Suzanne est née à Bois-Colombes (Hauts-de-Seine) le 16 août 1922. Sa mère s’appelait Henriette Félicie Louise Tessier.
Elle passe son enfance, puis son adolescence à Vence dans une robuste villa de pierre, au milieu d’un jardin de lauriers roses, d’herbes libres et d’oliviers tourmentés, près de l’atelier de céramique et du four de son père. Elle écrira en juin 1963 un très beau texte sur cette ville, la ville de son enfance.
L’esprit nourri d’histoires de fées provençales et des enseignements de son père en matière de dessin, elle quitte sa chère Provence à 15 ans et décide de « monter » à Paris. Pour gagner son évasion, elle fait des études de jardinière d’enfants. Puis, elle travaille dans un atelier de tissus
imprimés, fait des illustrations pour Larousse, enfin dessine des plats décorés pour un publiciste. Elle a trouvé son style. Elle est hébergée par sa tante Suzanne Julie Nathalie, la soeur de Jean qui a épousé Paul-André Lemoisne (1875-1964), Conservateur du Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale.
Dans cette atmosphère citadine et polluée, elle tombe malade. Durant sa longue convalescence, elle se met à peindre plusieurs toiles. Ne voulant sans doute pas galvauder un nom qui pourtant est le sien, elle signe modestement Mélusine, en souvenir sans doute de ses anciennes amies du jardin et de la forêt.
C’est à cette époque qu’elle rencontre Gisèle d’Assailly, l’épouse d

e René Julliard, l’éditeur de Minou Drouet et de Françoise Sagan. Madame Julliard elle, s’intéresse aux jeunes peintres. Elle est éblouie par le pinceau de la jeune artiste qui décrit des paysages et des objets nimbés de surnaturel : « Mélusine, c’est Alice au pays des merveilles ». Elle lui offre une exposition dans une galerie parisienne et préface de son nom, le carton d’invitation.
Sa première exposition sous le nom d’Anne Mélusine a lieu du 7 au 21 mai 1958, à la Galerie de la Radio 13, avenue de la Grande-Armée à Paris 16ème. Elle y expose notamment « Le Château de la Belle au bois dormant », « La poule aux oeufs de riz » et « Le potager de Peau d’Ane ». Le « Journal de l’amateur d’art », « L’Information Artistique » et « Le peintre » rendent compte de cette exposition. Le journal régional Cannes-Nice-Midi s’en fera aussi un écho lointain. Néanmoins, ce ne sera pas un réel succès.
En revanche, sans doute par l’entremise de Madame Julliard, à partir des années 195

9/1960, elle collabore avec la Maison Hermès et notamment avec Françoise de La Perrière, à la production de foulards, les fameux carrés Hermès. Elle dessinera 31 cartons pour des foulards qui seront édités jusqu’en 2006. Ses principaux sujets sont : « Légumes zoomorphes », « Ch

ampignons », « La rosée ». Elle sera reconnue par la profession. Le carré intitulé « Champignons » créé en 1959, sera réédité en 1986/1987, 1990/1991, 1997/1998 et 2005/2006.

 

En juin 1964, elle présentera sous son nom, Anne Gavarni, une nouvelle exposition sous le titre « Architecture des autres mondes », « Aux trois magots » 60, avenue de la Bourdonnais à Paris 7ème. Il n’y aura pratiquement rien dans la presse spécialisée.1964 aussi, est l’année de la mort de son oncle Paul-André Lemoisne. Cette personne éminente et très connue dans le milieu culturel de la première moitié du 20ème siècle, a contribué à l’enrichissement des collections de la Bibliothèque nationale (fonds Paul Gavarni) et peut-être pas toujours dans l’intérêt des ayants-droits, et notamment celui de sa nièce Anne.
Le 21 juin 1965, elle épouse un ingénieur français d’origine russe Robert Dautray, de son vrai nom Kouchelevitz, (né à Paris, le 1er février 1928) dont elle divorcera en 1980 après de multiples querelles financières et juridiques dont un changement de régime matrimonial en 1976. Elle lui reprochera notamment la dilapidation de ses biens et héritage à son profit, et le fait d’avoir sacrifié pour le confort matériel de son époux, sa carrière artistique. Elle n’aura pas d’enfant non plus.
Anne s’initie à la gravure et notamment à l’eau-forte. Elle travaille peu mais expose cependant aux Salons d’Automne et aux Indépendants (dates non retrouvées).
Dès 1978, elle se met aussi en quête de trouver une galerie pour exposer ses oeuvres.
En 1979, du 22 novembre au 2 décembre, Anne Gavarni expose au 3ème Salon des Artistes arts et métiers, à la Mairie du 5ème, place du Panthéon à Paris. Elle y reçoit un Diplôme d’honneur avec une mention de qualité.
A partir de 1981 (elle vit désormais seule), Anne Gavarni est sous contrat avec la Galerie Naïfs et Primitifs 33, rue du Dragon à Paris 6ème. Elle le sera jusqu’à la fermeture de la galerie en 1997. Elle vend peu. A cette date fatidique, elle décrochera des cimaises 32 oeuvres invendues.
En 1992, elle offre à l’Unicef, l’autorisation de reproduire l’une de ses oeuvres : « La place Fürstenberg sous la neige ». La carte sera éditée et mise en vente en Europe en 1993. Elle renouvelle l’expérience en 1995 avec deux autres oeuvres : « L’étang » et « La chaumière fleurie ». Ces deux cartes seront éditées au profit de l’Unicef en 1996. L’on trouve aussi deux autres cartes éditées au profit de l’Unicef (date non retrouvée) : « Sur les bords de la Seine » et Pont-Neuf et ses péniches ».
Le catalogue raisonné des oeuvres d’Anne Gavarni (deux listes établies par l’artiste) comporte 136 oeuvres qui sont répertoriées avec titre, format et parfois prix. L’on sait aussi qu’elle fit de nombreuses aquarelles dans sa jeunesse, en Provence et notamment à Vence, mais aussi en Italie (Florence et Venise en 1978) et en Turquie à l’occasion de voyages. L’on connait d’elle aussi, des aquarelles de Paris et des gouaches de sa maison et de son jardin de Neuilly qu’elle affectionnait tant.
Une première exposition (date non retrouvée) regroupe seulement 24 titres mais de formats très différents, du 5 F « Terre labourée-1 », au très grand 50 P « La ville en voyage ». Les prix demandés vont de 250 Francs (38 Euros) à 1750 Francs (267 Euros).
Une autre exposition plus récente (date non retrouvée, non plus) présente 58 oeuvres dont les prix vont de 2500 Francs (380 Euros) à 22000 Francs (3354 Euros) et pour des formats qui vont du 1 F au 40 F. Les prix sont beaucoup plus élevés, ils sont multipliés par 10, ce qui est le signe d’une certaine notoriété de l’artiste à cette époque.
A la galerie Naïfs et Primitifs, elle déposera entre 1995 et 1997, 54 oeuvres dont 32 seront reprises à la fermeture de la galerie.
Il est évident qu’elle eut peu de succès. Déjà en 1958, un critique parisien écrivait : « Anne Mélusine …n’a pas de prétention. Son dessin, tracé avec naïveté, enserre une couleur fraîche comme son inspiration, ses paysages pour contes de fées, et ses fleurs sont des images remplies de poésie. On regrette vivement la présence de quelques oeuvres purement décoratives qui nuisent à l’ensemble et d’un goût peu sûr ».
Commercialement parlant Anne Gavarni n’est pas ce que l’on appelle une valeur sûre, mais ses oeuvres quelque peu surannées, sont sincères, sensibles, poétiques et touchantes, voire attachantes. Ses aquarelles prises sur le vif ou sur le terrain, peuvent faire penser par leur spontanéité, à un Raoul Dufy. Ses toiles plus récentes témoignent de son art pour les choses simples et vraies, ce que l’on appelle l’art naïf, dans la continuité d’un Douanier Rousseau, par exemple.
Anne Gavarni nous prend par la main pour nous faire ressentir des sensations et des émotions visuelles et olfactives que ce soit dans les collines de son enfance en Provence, dans ses paysages de rêves, dans son merveilleux jardin de Neuilly ou à l’occasion d’interminables promenades dans Paris, sur les places ou le long de la Seine.
Cette longue histoire bicentenaire, devait s’arrêter le 1er mai 2014. Anne Gavarni s’est éteinte à 92 ans, sans descendance dans sa maison de Neuilly, au milieu de ses souvenirs et des oeuvres de son père et de ses aïeux : dessins, gravures, peintures, sculptures et céramiques. Le grand salon aux murs et plafond peints comme une tonnelle multicolore, donnait sur un jardin envahi d’arbres non élagués et d’herbes hautes et folles, comme des herses protégeant un monde qui semblait s’être arrêté depuis longtemps et où le soleil, quand il pouvait entrer, entretenait difficilement une existence finissante.
Jacques Chénais. Copyright France 2015.